Brillants colibris et vrai développement

Brillants colibris et vrai développement

Rabhi, Sankara, Abouleish : grandes inspirations et coopérations Nord-Sud

Créé en 2006, le Mouvement Colibris a donc 20 ans cette année. C’est l’occasion de rappeler l’œuvre et le combat de son principal fondateur, Pierre Rabhi, dont les efforts se centraient sur un des enjeux capitaux d’aujourd’hui : l’agriculture paysanne et ses immenses potentiels écologiques comme sociaux. Cette œuvre et se combat ont croisé celui d’une autre grande personnalité : Thomas Sankara, qui avait entamé avec Rabhi une coopération très prometteuse, avant qu’une mort précoce et révoltante ne vienne y mettre fin. Heureusement, de telles initiatives n’échouent pas toujours, comme nous le rappelle par exemple le très beau projet égyptien de Sekem, que nous évoquerons également ici.

Comme beaucoup d’entre nous le savent, le nom et l’image du Mouvement Colibris s’inspire d’un récit amérindien où, lors d’un incendie de forêt, un colibri porte dans son bec des gouttes d’eau qu’il jette ensuite sur le feu. Cet effort semble dérisoire, mais il décide finalement les autres animaux à lutter eux aussi contre l’incendie. Cette fable se relie très bellement à Rabhi et Sankara, qui devraient sans doute compter parmi les meilleures sources d’inspiration de notre temps. Leurs visées et tentatives sont en effet aussi pleines de sens que trop peu connues, alors qu’elles devraient être au centre de toutes les attentions.

Au cœur des enjeux de notre époque.

Originaire d’Algérie, Pierre Rabhi a d’abord développé une activité d’agriculture paysanne dans les Cévennes, avec très peu de moyens et dans des conditions très difficiles.1 Il a surmonté ces difficultés en recourant à l’une des plus intéressantes techniques d’agriculture paysanne, la biodynamie2 , héritière de la philosophie de la Nature d’Europe centrale. Il s’est ensuite efforcé de mettre en valeur l’importance et les opportunités qu’offrent cette technique et l’agriculture paysanne en général, du point de vue écologique comme des rapports Nord-Sud. En effet, une telle agriculture se nourrit elle-même, engendrant à la fois ses fruits et ses fertilisants naturels, sans besoin de l’extraction minière, de l’industrie chimique et de leurs dévastations. Ainsi, replacer cette activité au centre de l’économie serait un moyen essentiel de dépassement des catastrophes écologiques et sociales actuelles.


Ces enjeux, qui restent globalement en dehors de la conscience de la plupart des décideurs actuels, un ancien président du Burkina Fasso les avait très bien compris. Il s’agit précisément de Thomas Sankara, qui voulait faire de l’agroécologie une politique nationale, raison pour laquelle il avait fait appel à Pierre Rabhi.3 L’assassinat de Sankara en 1987, à 38 ans, par des milieux visant tout autre chose que le social et l’écologie, a brutalement interrompu cette coopération si prometteuse. Celle-ci aurait entretemps dû servir de modèle, en matière de développement et de coopération Nord-Sud.
D’autant plus que, de même que Rabhi s’était inspiré des héritages du meilleur de la culture européenne, Sankara, tout en s’inspirant du marxisme, avait dépassé un des pires écueils des milieux socialistes classiques, à savoir leur technicisme et leur habituel manque de conscience écologique. Il avait ainsi remarquablement marié socialisme et volonté de coopérer avec la nature. Deux parcours, donc, qui incarnent des échanges remarquables entre Sud global et Occident.

Une oasis fabuleuse

Certaines expériences viennent nous rappeler, heureusement, que des tentatives se rapprochant de celles de Sankara n’échouent pas toujours, et qu’économie, social et écologie peuvent se marier harmonieusement. C’est ce que démontre par exemple le centre agroécologique de Sekem, en Égypte, réalisé sur 70 hectares et en plein désert. Nous devons cette initiative au docteur Ibrahim Abouleish (Prix Nobel Alternatif 20034), qui a atteint son but après avoir durement lutté contre les agrochimistes, qui avaient tout fait pour torpiller le projet. Même si, contrairement à ce dont rêvait
Sankara, cette initiative ne porte pas sur un pays entier, elle se base sur la même technique d’agroécologie que celle que voulait diffuser ce président burkinabé, et ses succès sont extrêmement réjouissants. Comme on le lit dans Le Courrier international, en 2004 déjà, Sekem « est allée à contre-courant d’une économie égyptienne en plein marasme, affichant une hausse de 25 % de ses bénéfices (…) tout en proposant des formations professionnelles, des soins médicaux et une éducation de qualité à ses 2 000 salariés et à leurs enfants, sans compter les retombées positives pour les dizaines de milliers de membres des communautés où elle est implantée. Sekem a également fait des dons à hauteur de 15 à 20 % de ses bénéfices [équivalent alors à 14 millions de dollars] en faveur du développement social.5»

Daniel Zink


  1. Voir son livre Du Sahara aux Cévennes, Albin Michel, 2002 ↩︎
  2. Voire entre autres : 10.1080/01448765.2005.9755299 ;
    https://www.cabidigitallibrary.org/doi/pdf/10.5555/20143001867 ; https://www.ukdr.uplb.edu.ph/journal-
    articles/4428/ ; https://www.cabidigitallibrary.org/doi/pdf/10.5555/20083129675 ;
    10.21273/HORTTECH.23.6.814 ↩︎
  3. Silence n° 532, Thomas Sankara. Rebelle visionnaire, shs.cairn.info, 2023. ↩︎
  4. https://rightlivelihood.org/the-change-makers/find-a-laureate/ibrahim-abouleish-sekem/ ↩︎
  5. https://www.courrierinternational.com/article/2004/02/19/une-entreprise-sociale-dans-le-desert-egyptien ↩︎